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Présence protestante en Eure-et-Loir au cours des siècles

(Etude de Jean Baguelin)

La présence protestante  sur le territoire de l’actuel département  d’Eure et Loir est ancienne et plutôt forte pour une région au nord de la Loire.

Depuis le début du 19ème siècle, cinq temples ont été édifiés à Marsauceux,  Gaubert, Pont Tranchefêtu, Chartres et Dreux.

Celui de Pont Tranchefêtu a été récemment déconstruit et aménagé en lieu de mémoire, mais les quatre autres sont encore en activité, ils témoignent donc non seulement de l’histoire mais aussi d’une vie cultuelle toujours vivante en Eure et Loir.

Certes ces édifices sont relativement récents et les familles qui les fréquentent ne sont pas présentes en Eure et Loir depuis le XVIème siècle, mais ces temples sont néanmoins profondément enracinés dans le passé.

Les protestants d’Eure et Loir et plus particulièrement ceux de la vallée de l’Eure ont en effet tenu leur place à chacune des grandes périodes qui ont rythmé l’histoire du protestantisme dans toute la France.

 

I- La naissance et la diffusion de la Réforme dans un contexte conflictuel de guerre civile

A- Depuis la Renaissance, la cour résidait principalement dans ses châteaux du Val de Loire. De ce fait, il avait dans toute la région une grande effervescence intellectuelle. L’université d’Orléans, où le jeune Calvin fut étudiant, était alors très dynamique et ouverte aux idées nouvelles. C’est donc tout naturellement par le sud et assez tôt que la Réforme pénètre en Beauce et dans le Drouais.

Le ralliement aux idées nouvelles est important chez les nobles, aussi bien en Beauce que dans le Drouais : Louis de Courcillon, seigneur de Dangeau, Jean Hérouard de Gallardon, Jean de Ferrières, vidame de Chartres, Pierre de Saint-Aubin à Blainville près de Dreux.

Le mouvement touche même des ecclésiastiques; les curés de Mézière en Drouais et de Varize en Dunois passent ouvertement à la réforme; Pierre de Brissay, abbé de St Père à Chartres se convertit et regagne son château de Denonville.

De nombreux artisans, boutiquiers et négociants, en divers endroits, se rallient massivement à la réforme; mais on ne trouve guère de laboureurs et d’ouvriers agricoles.

Divers incidents, donnant lieu à répression, sont relevés à Chartres, Châteaudun et Janville :
- En 1522, un certain Pierre Piéfort est brûlé à St Germain en Laye, c’était le fils du contrôleur des greniers à sel de Châteaudun. Deux ans plus tard, un dénommé Roland Grelet subit, à Chartres, le même sort pour avoir renversé des statues dans la cathédrale.
- Toujours à Chartres, Clément Marot est arrêté le 13 mars 1526 pour luthéranisme, il sera emprisonné quelques temps.
- En 1533, on brûle à Chartres, comme hérétiques, une femme et deux hommes, une demoiselle de Challet ; le 2 mars et un notaire de St George sur Eure,
- Etienne Leroy, ainsi que son premier clerc Dinochau le 15 avril. ; la même année, des Bibles en français sont confisquées à Châteaudun.
- En 1548, un frère prêcheur de Chartres, Antoine Veau, est poursuivi pour hérésie et blasphème à Blois.
- En 1558, un compagnon cordonnier de Janville qui revenait de Genève est dénoncé par son propre père et est pendu pour avoir soutenu les idées nouvelles.

Il en résulte que, à la fin des années 1550, la réforme est très significativement implantée en Eure et Loir.

Ainsi il est attesté qu’en 1559, l'Église Réformée de Chartres, avec plusieurs autres églises du colloque dit de Beauce, est présente au premier synode secret qui permet aux nouvelles églises de se donner une confession de foi et une discipline communes.
Hugues Renard, arrivé en juillet 1561, peut être considéré comme le premier Pasteur de Chartres.

Peu après, arrive à Dreux le pasteur Jean Gravelle, un natif de la ville et dont le père a été maire. Il sera le fondateur de l’église de Dreux et de ses environs.

A Châteaudun, l’église est très active, elle se dote d’emblée d’un local servant de temple et un pasteur, Jean Berger, arrive en 1563; il restera en poste jusqu’en1601.

Janville possède, en 1563, une église suffisamment importante pour être citée par l’édit d’Amboise comme lieu de culte autorisé.

Nogent le Rotrou bénéficie de la protection de la famille de Condé, mais la vitalité de son église semble avoir été très relative.

Parmi les communautés moins importantes, on pourrait encore citer Cherville près d’Auneau, Gallardon, Le Chêne près de Denonville, Courville, Brezolles, La  Ferté Vidame, Châteauneuf, Authon du Perche, Varize, Bazoches en Dunois, Dangeau, Sancheville et Germignonville.

B- Durant cette période, l’Eure et Loir est aussi le théâtre d’un certain nombre d’épisodes de l’histoire événementielle nationale, notamment de diverses péripéties des guerres de religions.

Lorsque en 1562 débute la période des guerres de religion, Catherine de Médicis ordonne l'arrestation de nombreuses personnalités protestantes de Chartres ; le pasteur et Jean de Montescôt n'échappent pas à la répression. Au total 161 personnes sont bannies de la ville. Les bourgeois se barricadent derrière leurs portes à l’approche des troupes de Condé, à la mi décembre 1562,  sous les murs de Chartres ; ses sommations ayant été rejetées, il n’insiste pas et gagne la région de Dreux. La plupart des exilés reviendront mais le pasteur ne pourra jamais reprendre une activité régulière à l’intérieur de la ville.

De même à Dreux, Jean Gravelle, qui venait de s’installer, doit quitter précipitamment la ville et se replier dans les environs. Les huguenots drouais ne pourront plus célébrer de culte en ville malgré l’autorisation expresse accordée par l’Edit d’Amboise de 1563.

En 1566, la duchesse de Chartres vient visiter la ville, elle fait venir l’ancien curé de Mézières, devenu pasteur, pour assurer un prêche dans la grande salle de l’évêché. Fille de Louis XII, duchesse douairière de Ferrare, grand-tante du roi, Renée de France est alors une grande figure de la réforme ; avant son départ, elle nomme un bailli à sa dévotion.

Du 28 février au 15 mars 1568, Condé fait le siège de Chartres. Son artillerie est insuffisante et il ne sait exploiter une brèche qui, grâce à la diligence du gouverneur Lignière, est comblée par l’arrière avec un énorme retranchement de sacs de terre et de ballots de laine.(d'où le nom de la rue de La Brèche et de l'église catholique du même nom où l'on peut voir encore aujourd'hui des boulets de pierre datant de ce siège).

Le 24 novembre 1587, le Duc de Guise massacre à Auneau une importante armée protestante, plus d’un milliers de reîtres allemands.

En mai 1588, la journée des barricades chasse Henri III de Paris; il trouve refuge à Chartres où il séjourne quelque temps. Aussitôt après son départ, la ville se déclare ouvertement pour la Ligue, et le duc de Mayenne y fait une entrée triomphale le 9 février 1589.

Le 13 mai 1589, l’armée royale avec Châtillon, un Coligny, et Rosny, le futur Sully, taille en pièce une troupe de plusieurs centaines de ligueurs à Bonneval ; leurs avant-gardes s’avancent même jusqu’aux faubourgs de Chartres mais ils ne s’attaquent pas à la ville.

Henri III ayant été assassiné en août 1589, Henri de Navarre, devenu roi, assiège, Dreux en 1590, puis défait le duc de Mayenne lors de la bataille d’Ivry aux environs de Nogent le Roi.
Il entreprend ensuite le siège de Chartres du 10 février au 19 avril 1591. Après la reddition, le grand chancelier Cheverny se rend à la cathédrale alors que le roi s’en va ostensiblement écouter un prêche.
Mais le roi Henry IV ayant abjuré le 25 juillet 1593 à St Denis, le sacre a ensuite lieu en la cathédrale de Chartres le 19 février 1594.
La Saint Barthélemy n’eut guère de conséquences à Chartres, par contre à Dreux, le Pasteur Gravelle, sera obligé, de partir temporairement en Angleterre

Tous ces conflits et ces troubles ont indéniablement freiné l’expansion de la réforme dans les villes de Chartres et Dreux.

L’impact des événements extérieurs a été beaucoup moins fort dans les villes de moindre importance et dans les campagnes grâce à la protection des nobles locaux et une certaine passivité, voire de la bienveillance, de la part du clergé beauceron.

Au total on peut évaluer à plusieurs milliers le nombre de protestants en Eure et Loir au 16ème siècle, entre six et huit milles, si on veut oser une estimation plus précise.

 

II- Le calme et la prospérité de l’Edit de Nantes

Signé en avril 1598, l'Edit de Nantes permit de mettre un terme à une longue période de difficultés, mais il n’apportait pas une liberté totale pour les réformés. Certes, sur le plan individuel, les protestants étaient reconnus comme chrétiens et comme citoyens, mais le culte public était sévèrement réglementé.

A Chartres, il n’y avait plus de pasteur et aucun lieu de culte ; la première tâche a donc été de faire valoir ses droits au culte public, qui furent reconnus en 1603.

Pour le temple, selon les dispositions de l’Edit, il n’était pas possible de s’installer à moins de 9 kilomètres de la cathédrale. Compte tenu de la présence de nombreuses familles en vallée de l’Eure, on choisit le site de Pont Tranchefêtu. Louis II de Courcillon, fils d’un compagnon d’armes d’Henri IV permet la construction de ce temple dès 1604.

Les protestants Drouais ne peuvent pas non plus obtenir un temple à Dreux. Le temple et le presbytère sont établis à Fontaine sous Prémont non loin de Marsauceux.

Par contre l’église de Châteaudun, qui a son pasteur en poste depuis 1563, entreprend immédiatement la construction d’un temple.

Sully réside souvent dans son château de Villebon et aura son mausolée dans l’enceinte de l’hôpital de Nogent le Rotrou ; par contre aucun temple ne peut être édifié dans la ville.

Dans le reste du département, il ne reste plus comme lieux de culte que La Ferté Vidame et Favières, Authon du Perche, Janville, Dangeau et Bazoches en Dunois avec ses annexes de Sancheville et Germignonville.
Il y a donc au total beaucoup moins d’églises qu’au XVIème siècle, les contraintes de l’édit de Nantes ont pleinement joué leur rôle.

Dans le même temps, les réformés sont soumis à diverses pressions, les défections concernent d’abord les puissants : la plus retentissante est celle de Philippe de Courcillon, seigneur de Dangeau. Celles des gens de moindre importance ne tardent à suivre.
Bientôt, l’Edit n’est plus respecté du tout et les persécutions systématiques peuvent commencer.

Dans le Drouais, l’église de la Ferté-Vidame est supprimée par une ordonnance royale de 1681, celle de Fontaine-sous-Prémont en 1682, celle de Favières en 1684.
La suppression des églises n’ayant pas, pour autant, fait disparaître les réformés, il est donc procédé à des dragonnades ; le 2ème bataillon du régiment de Languedoc est ainsi chargé d’amener les récalcitrants à l’église Saint-Pierre de Dreux, pour les faire abjurer.
En Beauce, les réformés sont également malmenés, la présence de Louis XIV au château de Maintenon encourageant le zèle. Charles Ferdinand de Neuville, évêque d'alors, s’appuie sur le Régiment d'Anjou pour encourager les abjurations. Mais à cette occasion, le bas clergé beauceron fait preuve de bienveillance à l'égard des protestants, à tel point que l’entourage du roi s’en émeut. et envoie une lettre de remontrance à l’évêque ; celui ci ne manque pas de répercuter sur les curés mais les choses continuent à se passer beaucoup plus discrètement en Beauce que dans le Drouais.

 

III- La révocation de l’Edit de Nantes et la traversée du Désert

Le 18 octobre 1685 est publié l’Edit de Fontainebleau qui révoque l’édit de Nantes ; sa mise en œuvre est immédiate. Tout culte est interdit et les temples sont démolis.
Ainsi à Chartres, dès le 26 octobre 1985, le bureau des pauvres, à qui les biens confisqués étaient dévolus, prend possession de Pont Tranchefêtu et fait donner le premier coup de pioche : le 4 novembre tout est terminé. Mais les archives paroissiales n’ont pas été détruites, on les a retrouvées parmi celles des hôpitaux de Chartres.

La résistance, sans être aussi spectaculaire que dans d’autres régions, n’en fut pas moins réelle.
On a trouvé trace d’un certain nombre de cas individuels d’émigration. Mais les recherches systématiques faites dans les pays du refuge n’ont pas permis de retrouver beaucoup d’originaires d’Eure et Loir. L’émigration n’a donc été ni massive ni systématique.
Il y a par contre eu nombre de récalcitrants, on a ainsi pu calculer, d’après les archives, que les baptêmes et mariages catholiques ont été assez massivement boycottés dans certaines zones, le déplacement à l’ambassade des Pays Bas était toujours possible à défaut d’être facile. Quant aux enterrements clandestins, ils semblent avoir été fréquents.

On ne sait pas vraiment s’il a pu se tenir en Eure et Loir des assemblées clandestines ; aucune n’ayant été démasquée par la police, on peut raisonnablement supposer que ces assemblées n’ont pas du être très fréquentes.
Mais la rapidité de la renaissance protestante dès le début du XIXème siècle permet de supposer qu’un minimum de vie communautaire a pu être sauvegardé, au moins à Marsauceux et Gaubert, car ces deux villages bénéficiaient de conditions  géographiques particulièrement favorables.

Marsauceux, était un village de vignerons, situé sur une hauteur d’où l’on peut surveiller les arrivées et suffisamment accidenté pour dissimuler d’éventuels rassemblements, il était tout à fait possible d’y demeurer discret.

Quant à Gaubert, c’était un hameau sans église, un carrefour de nombreux chemins au milieu d’une vaste plaine où il était facile de détecter la venue d’intrus et de fuir dans une direction opposée. On a d’ailleurs retrouvé traces de plaintes pour des tapages nocturnes à Gaubert, or sait que les assemblées étaient souvent convoquées par quelques anciens frappant, la nuit, les volets des religionnaires.

 

IV- La liberté retrouvée et le renouveau à partir du XIXème siècle.

Après la Révolution et à la suite du concordat entre Napoléon et le Pape, les Lois Organiques organisent les cultes en religion d’état ; le culte protestant était bien sûr expressément reconnu.

C’est dans ce cadre légal que s’organise très vite la paroisse de Dreux-Marsauceux, que sont édifiés les temples de Marsauceux et de Pont Tranchefêtu et que plus tard est créée une paroisse à Chartres.

C’est par contre hors de tout cadre légal et dans une semi clandestinité que s’est organisée la communauté de Gaubert; compte tenu de sa forte concentration en un seul village, elle constitue une véritable enclave protestante au milieu de la plaine beauceronne.

 

♦ Le 19 octobre 1807, Napoléon prend, à Fontainebleau, le décret suivant: "Il y aura un oratoire et un pasteur de la communauté réformée à Marsauceux, hameau de Mézières, département d'Eure et Loir".
Près de trois ans après, en 1810, intervient la nomination d’un pasteur, Léon Frédéric Louis Née par ailleurs officier de santé et gendre du conventionnel Hébert; il restera en poste durant 46 années, jusqu’à sa mort le 12 juin 1856 à l’age de 72 ans.

La construction du temple de Marsauceux ne commence qu'en 1820, et il sera inauguré le 8 décembre1821.

Dépendant du Consistoire de Paris, le pasteur de Marsauceux avait compétence pour tout le département, et s’il ne semble pas s’être beaucoup préoccupé de ce qui se passait à Gaubert, il se rendait deux fois par an à Pont Tranchefêtu et y célébrait le culte dans une maison car il n’y avait plus de temple et cela était douloureusement ressenti.

♦ Aussi le 3 décembre 1833, les chefs de famille protestants de Saint Georges sur Eure, Nogent et Fontenay sur Eure, représentant ensemble une population d’une centaine d’âmes, se réunissent pour étudier la possibilité d’édifier un oratoire dans leur secteur ; une demande officielle est transmise aux autorités le 7 décembre 1833, et une réponse négative arrive le 21 août 1834. L’affaire est provisoirement close.
Le dossier ne sera rouvert que lorsque le propriétaire voudra reprendre le local qui était utilisé pour les cultes. Une réunion est organisée le 15 septembre 1857, Vincent Caillaux offre le terrain et une souscription est ouverte. Sur la base de ce dossier, une subvention est demandée au ministre mais la réponse n’arrive jamais.
Le pasteur Charles Cailliatte, successeur et neveu de Née, se rend alors à Paris et demande une audience ; par un heureux hasard, pendant qu’il reçoit le pasteur de Marsauceux, le ministre apprend la nouvelle de la victoire de Solferino, ainsi mis dans de bonnes dispositions, il accorde la subvention.
Un emprunt couvre le reste des dépenses et le chantier peut démarrer. Le temple de Pont Tranchefêtu est inauguré le 6 octobre 1861, et est encore desservi par le pasteur de Dreux.

♦ En 1864 : plus de cent protestants chartrains se réunissent, salle Ste Foy, dans le but d’obtenir un local
En 1868 est déposée une demande officielle d’un poste à Chartres, avec pour territoire les arrondissements de Chartres, Châteaudun et Nogent le Rotrou.
Après la création de la paroisse de Chartres, par un décret de l’empereur Napoléon III en date du 1er juin 1870 (dernier poste créé par l’empire), et la construction du temple de la rue St Thomas, inauguré le 11 avril 1887, le temple de Pont Tranchefêtu ne sert plus que comme annexe et finit par être désaffecté. Durement touché par une tempête, et devenu dangereux, il devra être déconstruit en 2002 (voir photos à la fin de la page "Présentation").

♦ En 1820 : le pasteur suisse Henri Pyt trouve à Gaubert un terrain favorable à sa prédication (245 protestants recensés dans le canton d’Orgères dont 117 pour la seule commune de Guillonville), il s’en suit une forte activité de la communauté ainsi renouvelée. Les autorités, civiles comme religieuses, s’émeuvent mais en vain. En 1826 : est mis en service le premier temple clandestin de Gaubert.

En 1852, Gaubert adhère à L‘Union des Eglises Evangéliques Libres, et les dissidents n’auront plus d’ennuis. En 1884, à Gaubert, le pasteur Kruger entreprend la construction du temple et du presbytère que nous connaissons actuellement

♦ En 1926, l’idée de construire un temple à Dreux est relancée. Monsieur Charles Waddington fait l’acquisition en 1928 d’une propriété rue Mérigot. L’habitation sert de presbytère et le temple est construit dans la cour.